Miracles, 2018
Raymond Balestra

Trois jours pour avoir osé voler une rose
Ondine Bréaud-Holland
2016

Three days for daring to steal a rose
Ondine Bréaud-Holland
2016

De la confusion spontanée du savon dans les eaux tranquilles
Catherine Macchi
2016

Nous savons...
Alain Amiel
2015

Etre d’aplomb. devenir intranquille
Ondine Bréaud-Holland
2012

Crânes d’enfants et os iliaques
Ondine Bréaud-Holland
2010

An artist in the garden of
Epicurus

Jacques Leenhardt
2010

Une artiste dans le jardin
d'Epicure

Jacques Leenhardt
2010

Neery Melkonian
2008

L'inventrice
Ondine Bréaud-Holland
2008

Quelque chose de Pompei mine de rien
Sophie Braganti
2006

La disparition du modèle et sa reproduction
Enrico pedrini

2006

Pensées en cours
Frédérique Nalbandian
2006

Current thoughts
Frédérique Nalbandian
2006

Jeune liane en bande velpo
Joseph Mouton
2003

Le corps de sentir sous la coupe de voir
Joseph Mouton
2003

Le baiser, Saint Jean Baptiste et la femme assise
Dominique Angel
1999

Latence
Josph Mouton
1998

 


Miracles, 2018
Frédérique Nalbandian

Sculpture évolutive


Pour l’exposition « Mères, Maries, marais, écologie d’un mythe », illustrant la place du féminin dans les milieux naturels et culturels de la Camargue, Frédérique Nalbandian crée « Miracles », une  installation évolutive revisitant le patrimoine immatériel de la Provence, la légende des Saintes Maries de la Mer. 

Une  barque sans voile ni rame, à la dérive dans la Méditerranée. Celle des premiers chrétiens chassés par les Juifs de Palestine au premier siècle. Après une traversée miraculeuse, la barque s’échoue dans les eaux marécageuses du delta du Rhône. A son bord, des femmes. Les trois Maries, disciples de Jésus : Marie Jacobé, sœur de la Vierge, Marie Salomé et Marie Madeleine que les évangiles synoptiques désignent comme les trois femmes présentes au pied de la croix. Il y a aussi Marthe, la sœur de Marie Madeleine et Sara, servante des Maries, d’origine égyptienne qui les accompagne. Mais selon la tradition gitane, Sara la noire vit déjà en Provence. Prévenue par des visions de l’arrivée des saintes femmes, elle se rend à leur rencontre. Elle étend son manteau sur les flots. S’en servant comme d’un radeau, elle rejoint les Saintes sur leur embarcation qui menace de sombrer. Bravant une mer démontée, elle les aide à gagner la terre. Les Saintes baptisent Sara.

« L'un des premiers membres de notre peuple à recevoir la première Révélation fut Sara la Kali. Elle était de naissance noble et dirigeait sa tribu sur les rives du Rhône. Elle connaissait les secrets qui lui avaient été transmis... Les Roms à cette période pratiquaient une religion polythéiste, et une fois par an ils portaient sur leurs épaules la statue d'Ishtar (Astarté) et allaient dans la mer pour y recevoir sa bénédiction. Un jour, Sara eut une vision qui l'informa que les saintes présentes à la mort de Jésus allaient venir, et qu'elle devait les aider. Sara les vit arriver sur leur embarcation. La mer était agitée, et le bateau menaçait de se renverser. Marie Salomé jeta son manteau sur les vagues et, l'utilisant comme un radeau, Sara flotta vers les Saintes et les aida à atteindre la terre ferme par la prière. » (1)

Laissant aux hommes qui les accompagnent, Lazare et Maximin, les ministères supposés d’importance, elles se séparent pour évangéliser les populations païennes.
Marie Salomé et Marie Jacobé préfèrent vivre à l'embouchure du Rhône. Elles pétrissent un autel de terre dont jaillit une source. Elles élèvent un oratoire et font connaître aux populations camarguaises les enseignements de Jésus. Après leur mort, elles sont ensevelies près de la source, dans le petit oratoire. Sur leur tombeau une église forteresse est édifiée au Moyen-âge autour de laquelle se développe la cité baptisée « Les Saintes Maries de la Mer ». Marie-Madeleine mène dans la grotte de la Sainte-Baume, une vie de contemplation et de pénitence. Marthe évangélise la ville de Tarascon et la délivre de la terrible Tarasque par un simple signe de croix ou, selon les versions, en l’aspergeant d’eau bénite. Au travers de la Tarasque, c’est bien le paganisme que Sainte Marthe soumet par sa puissance féminine. Point de lance ou d’épée, armes masculines, elle livre un autre combat, celui du spirituel. Pour convertir, seulement l’eau et la croix. Sara la noire, Déesse vénérée par la communauté gitane, principe divin au féminin, manifestation syncrétique de Kali l’indienne et d’Ishtar la mésopotamienne, se trouve christianisée. Elle est l’alliée des Saintes.

« Lors du festival Rom qui eut lieu pendant le premier Congrès international Rom en 1971, une grande affiche fut diffusée partout. Elle montrait une procession avec Sainte Sara et une légende expliquait : « La statue de sainte Sara sera portée sur les épaules des Roms. Sainte Sara, la grande sainte protectrice des Roms, représente la forme christianisée de la déesse indienne Kãli. Déesse du Destin et de la Bonne Fortune, elle a été respectée par le peuple des Roms depuis que les premiers d'entre eux quittèrent leur patrie d'origine dans le Nord de l'Inde il y a mille ans... » Pour marquer la fin dudit festival, la statue de sainte Sara eut droit à une grande procession à la fin de laquelle elle fut immergée dans une pièce d'eau voisine. Ceci fut fait très exactement de la même manière que lors des fêtes d'octobre du Durga Puja en Inde. » (2)

Au XVe siècle, le Roi René obtient du Pape que des fouilles soient effectuées. Les dépouilles des Saintes sont retrouvées, leur tête reposant sur un bloc de marbre. Leurs ossements sont recueillis et déposés dans des châsses placées dans la chapelle haute, au dessus du chœur de l’église. Le bloc de marbre nommé « l’oreiller des Saintes », est scellé dans le mur de l’église. Trois fois l’an, les reliques de Marie Jacobé et de Marie Salomé sont descendues de la chapelle haute et portées à la mer. Une fois l’an, le 24 mai, c’est le pèlerinage des gitans, la statue de Sara, somptueusement parée est sortie de l’église en procession et immergée dans la Méditerranée.

« Les processions à la mer procèdent du caractère même de la civilisation provençale et de sa crainte respectueuse de la Méditerranée. En Camargue, l'immersion rituelle dans la mer obéit à une tradition séculaire, les Camarguais se rendaient à travers les bois et les vignes, sur la plage, alors éloignée de plusieurs kilomètres de l'église des Saintes, et se prosternaient à genoux dans la mer. »
« Le rite de la navigation du « char naval », dépouillé de la légende du débarquement, apparaît comme une cérémonie complexe qui unit procession du char à travers la campagne et pratique de l'immersion des reliques, il se rattache aux processions agraires et purificatrices qui nous ont été conservées par les fêtes des Rogations et du Carnaval » … » (3)

Les trois Saintes chrétiennes portent le nom de Marie. Un nom qui renvoie aux origines divines universelles du féminin et du matriciel. A Maya, divinité originelle, génitrice de l'univers, esprit féminin primordial dans l'hindouisme. Aux trois Matres ou Matrones également, déesses mères celtiques ou gauloises, protectrices du féminin, de la fécondité, de la maternité et de la nourriture. Ainsi qu’à Maïa, déesse romaine païenne, principe féminin créateur, fêtée au mois de Mai, mois qui fut d’ailleurs christianisé ultérieurement en mois de Marie.

« Selon Jean Paul Clébert (4), le culte des « Trois Marie » (Les Tremaïe) se substitua à un antique culte rendu aux « Trois Matres », divinités celtiques de la fécondité, romanisées sous le vocable de Junons. »

Miracles
Dans son œuvre « Miracles », Frédérique Nalbandian ravive la légende des Saintes en une métaphore plasticienne et poétique, poursuivant sur un plan artistique le syncrétisme des références évangéliques, du merveilleux de la Légende Dorée, et des traditions orales multiples et divergentes…

Cinq bustes de Saintes, coulés en savon de Marseille, allant du blanc laiteux au blanc ivoire, passant par un effet marbré ou ocreux, dont une figure plus obscure mélangée à de la cendre, plongent immédiatement le spectateur dans une atmosphère religieuse. Cinq socles en savon ocre supportent le buste des Saintes.
Cinq bassines recouvertes de bitume contenant de l’eau rappellent des bénitiers et invitent à l’aspersion. Une table de tôle perforée, évoque à la fois un autel et la barque des Saintes. A l’instar des tôles perforées des canaux des salins, cette « barque céleste » / « table cérémonielle » laisse s’écouler les eaux chargées de savon. Un réceptacle en bois, recouvert d’une épaisse couche de bitume noir situé sous la « table-autel », recueille les eaux savonneuses. Un halo lumineux dans la pénombre du musée éclaire discrètement l’ensemble de l’installation. Un immense torchon/linge condense des épisodes des évangiles : Jésus lavant les pieds de ses disciples, Pilate abandonnant Jésus à la foule et s’en lavant les mains.

Des superpositions et des combinaisons de formes circulaires en écho structurent et composent l’œuvre : circularité de la « table-autel », de ses perforations, circularité du réceptacle, des bassines, circularité de la disposition des socles et des bustes de savon en forme de rosace, de roue ou d’étoile à cinq branches. Ces figures cycliques évoquent les transformations, les recommencements et les renouvellements. Les forces symboliques du cercle vouent l’œuvre au ciel, à la spiritualité, à un au-delà de sa pure matérialité, mais aussi au mouvement, celui des peuples nomades, des gitans de Camargue (roue du drapeau des Roms) et celui du spectateur qui se déplace en tournant autour de l’œuvre (pèlerinages rituels).

Au-delà de la simple évocation d’une légende Frédérique Nalbandian, porte un regard contemporain sur la tradition provençale des Saintes Maries de la Mer. Par le rite, elle implique le regardeur dans le processus de disparition / création d’une sculpture.

L’œuvre invite le visiteur à retrouver des gestes simples. Prendre de l’eau dans ses mains, procéder à une aspersion, répéter ce geste en se déplaçant dans un parcours circulaire autour de l’œuvre… Sous l’action de l’eau, pendant toute la durée de l’exposition, la sculpture subit une lente et constante transformation.
Sur la « table-autel », la dissolution et l’effacement progressif  sont à l’œuvre ; l’érosion des figures des Saintes et de leurs socles est très lente, quasi imperceptible mais permanente. L’eau, vectrice de spiritualité, se charge métaphoriquement de la substance des Saintes, le savon. Recueillie dans le réceptacle posé au sol, l’eau savonneuse se dépose en décantations aléatoires et abstraites, qu’un phénomène second, celui de l’évaporation, fixera. L’eau devient temps, le temps devient médium de l’installation.

Le visiteur est appelé à renouer avec des rites universels. Par sa gestuelle, il est convié à un rituel d’ablution ou d’aspersion évoquant à la fois la purification et le baptême. Par son déplacement, il est invité à effectuer un parcours rappelant les processions liturgiques ou certaines bénédictions. Ainsi, par l’activation d’un dispositif plastique de transformation, assimilable à une résurrection, il participe à un rituel métaphorique qui le relie à l’histoire culturelle et cultuelle de la Provence.

A son terme, l’installation présentera un ensemble constitué des sculptures des Saintes libérées de tout appareillage et un tableau-concrétion contenu dans le réceptacle. Ces deux nouvelles créations plastiques  seront les traces, les vestiges mémoriels visibles de cette alchimie de fonte et de recueil.
Alchimie au plan artistique, puisque l’installation n’est pas une simple illustration de la légende mais sa transposition / interprétation.
Alchimie au plan plastique, puisque plusieurs transformations profondes sont à l’œuvre : de la Figuration (les Saintes en savon) à l’Abstraction (le tableau-concrétion), de la Verticalité (des sculptures) à l’Horizontalité (du tableau).
Alchimie au plan spirituel, puisque l’œuvre donne à voir, dans un premier temps, les Saintes comme des apparitions (esprits des Saintes au Musée de la Camargue…), mais se révèle dans un second temps, comme donnant essentiellement à voir ce qui a lieu, ce qui s’élabore et s’inscrit dans le temps : le processus de mutation des figures matérielles des Saintes en une abstraction spirituelle. Un « Miracle » !

Si les figures des Saintes s’effacent, elles ne disparaissent pas. Leurs substances sont appelées à se mêler, à former un précipité. Et c’est bien l’esprit de cette légende donnant lieu à de multiples versions, d’innombrables variantes. Rien de fixe, de rigide, de figé pour l’éternité. Pas de marbre donc dans cette sculpture, mais au contraire un matériau humble et fusible, se prêtant aux alliages.
Alliage plastique des différents savons figurant les Saintes, soumis aux éléments (l’eau, l’air) et à leurs propriétés physiques, dissolution et évaporation.
Alliage cultuel et culturel en un heureux syncrétisme de religions, de civilisations et de traditions portées par les cinq femmes en cette terre de Camargue.
Alliage du religieux et du merveilleux, mélange de textes évangéliques, de légendes, de récits merveilleux, de croyances locales et de traditions vernaculaires…

A terme, les deux nouvelles créations plastiques issues de l’installation, témoignent d’une part, pour les figures des Saintes, d’un effacement, d’un sacrifice, sculptures soustractives de l’ordre de la perte et d’autre part, pour le précipité abstrait, d’un recueil, substrat additif de l’ordre de la sédimentation et du métissage, métaphore d’un syncrétisme apaisé et exemplaire face aux communautarismes et aux fondamentalismes.

Sacré
Outre ses qualités fusibles, le savon de Marseille, matériau plastique d’élection de Frédérique Nalbandian, trouve dans cette œuvre une puissance évocatrice accrue entre histoire de la Camargue et sacralité.

Fabriqué avec l’huile végétale et la soude issue du sel, il évoque l’histoire économique de la Camargue et la nature d’une terre où le sel et l’eau sont à la fois source de vie et de mort. L’installation rend compte, via le savon et l’eau, de la croisée des eaux douces et salées de la Camargue et des phénomènes d’érosion naturels … La table perforée et le réceptacle, figurent les divers aménagements liés à la récolte du sel, des stations de pompage et des canaux d’irrigation… Le bitume rappelle l’insalubrité et les difficultés de vie liées à la présence des zones humides dans le delta du Rhône.

Les éléments utilisés, comme la gestuelle induite, relèvent du profane et du sacré. Profanes, les matériaux du quotidien, le savon et l’eau. Profanes, les usages liés au nettoyage, au lavage, à la lessive, à l’hygiène du corps… Sacrés, les gestes rituels d’immersion, d’aspersion, d’ablution aux extrémités de la vie, du baptême à la toilette mortuaire. Sacrés, certains épisodes bibliques contigus à l’Histoire des Saintes : Jésus lavant les pieds de ses disciples, Marie Madeleine lavant les pieds du Christ… De fonctionnel, l’usage du savon se poétise et se charge de symboles, de paraboles… Toilette spirituelle de savon, d’eau et de lumière.

Le savon est le matériau humble et chaud par lequel les figures des Saintes sont représentées. Elles ne sont pas des effigies gravées dans le marbre, le pérenne et l’éternel. Au contraire, leurs figures de savon sont dans un état transitoire de la matière. Comme lui, elles sont fusibles, vouées à l’altération, à la dissolution. L’eau, élément hautement symbolique renvoie à la Méditerranée toute proche sur laquelle ont dérivé les Saintes, à l’eau du baptême dont celui de Sara en particulier, à l’eau bénite avec laquelle Marthe terrasse la Tarasque… La lumière, détermine un espace sacré, celui de la « table-autel »/« barque céleste » dont les perforations tamisent la lumière en un ciel étoilé qui aurait guidé les Saintes pour les conduire jusqu’en ce delta du Rhône.

Exégèse
En cette œuvre instable, sujette à transformations et intitulée « Miracles », Frédérique Nalbandian se livre à une exégèse plasticienne de la légende des Saintes. Usant des différentes acceptions du mot « miracle », multipliant les paradoxes et jouant avec douceur de la parodie, elle interroge notre capacité à être présents au monde…

L’histoire des Saintes est miraculeuse, certes. Leur apparition en bustes de savon dans le halo de lumière en la pénombre du Musée de la Camargue peut l’être également. Mais pour l'exégète, le miracle est avant tout porteur d'une signification, d’un message divin qu’il a pour tâche d’élucider. Si l’on s’en réfère à l’étymologie, le terme « miracle » existe en parallèle d’un terme qui lui est très proche, celui de « merveille » dans lequel l’idée d’étonnement, de sortie de la norme domine.

Dans « Miracles », l’artiste se livre à une parodie d’exégèse. Point de message délivré en surplomb, point de vérité, point de réponses ni de solutions. Son histoire des Saintes, revisitée en une oeuvre plastique, donne à voir / donne à vivre de petits miracles du quotidien, d’humbles émerveillements. L’oeuvre sollicite le spectateur dans sa disposition à s’étonner, à s’émerveiller d’un au-delà sensible de la matière. Un « miracle » de savon, d’eau et de lumière !

Elle convie également le visiteur à participer d’une gestuelle évoquant des rites superstitieux liés au toucher. Mais là encore, nulle promesse de chance, de guérison ou de bonheur, mais le « miracle » de se relier à l’histoire, à la culture, au patrimoine matériel et immatériel de la Camargue, en un moment de grâce artistique…

Singulier « Miracle », en vérité, que celui que nous propose l’artiste : un miracle sans intervention divine, une exégèse sans vérité révélée, un rituel superstitieux sans promesse.
« Miracle » pourtant, puisque le spectateur entre dans un dispositif parodique, dépourvu cependant de tout cynisme, de toute ironie, qui le situe entre profanation (effacer, faire fondre les Saintes de savon) et transsubstantiation (transformer les figures en un immense précipité abstrait dont la forme circulaire évoque d’ailleurs une hostie géante).
« Miracle » donc, de participer à un culte dérisoire et poétique, d’en être à la fois le pratiquant et le célébrant.
Une présence au monde.

Présent du passé
Dans un style simple, à la fois subtil et émouvant cette œuvre de Frédérique Nalbandian, condense références au passé et problématiques contemporaines. Avec une singulière originalité, sans ostentation militante ou agressive, elle questionne l’actualité de l’histoire, la modernité du mythe, le présent du passé.

Les origines arméniennes de l’artiste, sa sensibilité aux diasporas, aux migrations des populations et à leur répétition dans l’histoire, ne sont pas sans rapport avec cette œuvre.

« Venant par bateaux de Grèce, de Bulgarie, de Syrie, du Liban, de Turquie, surgis des orphelinats, les Arméniens débarquent à Marseille portés par un véritable désir de reconnaissance et de reconstruction. Ils travaillent comme manœuvres dans les huileries, les savonneries… » (5)

Les premiers chrétiens, chassés de leur pays et abandonnés en Méditerranée sur une barque sans rame ni voile, venus s’échouer en Camargue, ne sont pas sans rappeler l’installation des réfugiés arméniens sur le territoire des Bouches du Rhône et l’actuelle tragédie des migrants. Dans « Miracles », sont présents, sur un mode allusif, les peuples nomades, les peuples des migrations et des diasporas.

Cette installation est la troisième d’une série que l’artiste poursuivra autour des Saintes et des Vierges questionnant ces figures mythiques dépassant largement le cadre religieux pour s’intéresser à leur influence symbolique. Plus largement, elle questionne la force de la foi et des dogmes conscients ou inconscients, leur validité et leur impact dans le monde d’aujourd’hui.

Transcendance
L’action artistique de Frédérique Nalbandian est faite d’humilité, de vérité et de profondeur. Par son œuvre, elle engage le spectateur dans un processus de réflexion et d’élaboration spirituelle.

Frédérique Nalbandian n’est pas une idolâtre. Elle ne partage nullement les besoins de déification de certains groupes humains recherchant des figures d’adoration.
Son travail artistique n’œuvre ni à la réhabilitation ni à la construction de nouvelles idoles. La texture fusible de son matériau de prédilection, le savon, comme la nature instable et transitoire de ses installations, en attestent. Pour autant, elle n’est pas une iconoclaste non plus. La figure humaine ou le fragment corporel sont bien présents dans son œuvre. Elle sait trop combien, idolâtrie et iconoclasme sont les deux faces d’une même monnaie, dogmatique et aliénante. Son langage plastique ne s’embarrasse pas de postures artistiques.

Ce qui anime l’art de Frédérique Nalbandian, c’est une dimension transcendantale qui se manifeste par une éthique. Elle ne produit pas, elle accomplit une œuvre. Une œuvre singulière en relation profonde avec elle-même et avec le monde qui l’entoure. Une œuvre qu’elle n’impose pas, mais qu’elle pose. Sans ostentation ni, volonté de capture du spectateur. Une œuvre enfin qui, loin des injonctions permanentes à l’agitation et à faire du bruit, produit du silence. Ce que l’on quitte, avec l’œuvre de Frédérique Nalbandian, c’est le registre de la communication pour entrer dans celui de la communion : réception, participation, partage et conscience… Ce faisant elle élabore un langage, un style qui lui est particulier. Puissant et silencieux.

Au cœur de la Camargue, lieu « béni » où s’allient le paganisme celte et romain, la chrétienté et les origines indiennes des gitans, Frédérique Nalbandian, dans une poétique de l’effacement, de la transformation et de l’apparition, charge les matériaux et le dispositif de son œuvre, d’une puissance évocatrice hors du commun dans laquelle se superposent les références au Temps. Temps antiques, temps mythiques, passé et présent unis dans un temps sensible, cérémoniel, sacré.

Raymond Balestra

(1) Franz de Ville
Tziganes, témoins des temps / Bruxelles / 1956

(2) Régis Blanchet
Un peuple-mémoire les Roms / Editions du Prieuré / 1997

(3) Fernand Benoit
La Provence et le Comtat Venaissin, Arts et traditions populaires / 1949

(4) Jean Paul Clébert
Historien de la Provence, de ses légendes et de ses fêtes

 (5) Anahide Ter Minassian
Les Arméniens en France / Les Cahiers d'Archéologie / Numéro 177, Décembre 1992