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L'Inventrice
Face
aux œuvres de Frédérique Nalbandian, de quoi fait-on l'expérience
? D'un espace composé de fragments advenus ou en devenir, qui semblent
provenir d'un lieu dont la définition importe peu. D'où la présence
de ces couvertures de survie qui, lorsqu'elles ne sont pas dépliées
et montrées dans leur rutilante dorure, apparaissent à l'état de
traces sur certaines formes revenues de Venise ou d'ailleurs. Mais
ne nous méprenons pas, l'exposition n'a rien à voir avec un événement
célébrant le sauvetage difficile de vestiges en péril ou de récentes
découvertes archéologiques. Même si Frédérique Nalbandian érige
des colonnes dont l'effondrement est prémédité, sa volonté n'est
pas de faire revivre une époque où l'esthétique naissait en même
temps qu'un certain art de la fouille. De même, si ses origines
arméniennes la portent à évoquer le thème de la destruction, on
ne peut envisager chez l'artiste l'idée d'un monde voué à la catastrophe
dont le savon serait le paradigme. Certes un verre, d'esprit plus
pongien que duchampien, se brise à la fin de sa vidéo, et des cassures
atteignent ses plâtres, mais sans fracas. Et lorsque l'eau s'infiltre
dans les interstices de la matière, c'est avec l'idée d'un résultat
à l'arrivée, non pas pensé comme forme définitive mais postulat
d'une nouvelle tentative de solidification ou de dissolution des
éléments physiques.
Sans
jamais le dire, Frédérique Nalbandian agit avec humour. Car, excepté
un fou, qui pourrait préconiser d'arroser des paillettes de savon
ou encore d'humidifier une concrétion issue de cette matière labile
? Qui pourrait croire, même un instant, au pouvoir transmutationnel
d'un néon rose fushia, cet élément à la fois pop et glamour, venu
récemment compléter un des dispositifs de l'artiste. Son humour
lui sert aussi à développer une pensée poétique qui aurait presque
valeur de précepte moral : ne jamais cesser de s'occuper des choses,
prendre soin d'elles comme le ferait un jardinier face au vivant.
Enfin, ainsi qu'en témoignent les immenses bacs qui ont recueilli
les traces de ces opérations faussement scientifiques, le langage
de l'installation soutiendrait une conception d'un temps-réceptacle
et une vision de la matière non moins définitive, c'est-à-dire productrice
d'événements artistiques. Dubuffet en avait défendu le principe.
Après lui, ce seront des artistes comme Karel Appel ou Anish Kapoor,
auprès desquels Frédérique Nalbandian a travaillé, qui insisteront
sur la dimension matiériste de l'art. En donnant, comme eux, de
l'importance à ce que la philosophie classique a appelé les qualités
secondes des objets (rugosité et couleur par exemple), elle s'opposerait
à toute réduction phénoménologique tout en créant les conditions
d'un monde en décalage avec son temps.
En
raison notamment de son principe de virtualisation, Frédérique Nalbandian
porte un regard inquiet sur l'époque contemporaine. Est-ce ce sentiment
qui la conduit à tremper des roses dans du plâtre ? Serait-ce pour
en retenir le volume comme ultime témoignage d'une présence au monde
? Une autre interprétation voudrait qu'à travers ce geste, brutal
et tendre à la fois, l'artiste se livre à des opérations de moulage
visant littéralement à célébrer la " matière rose " dont parlait
Duchamp en ouvrant la réflexion sur la tactilité et cette notion
non moins philosophique de l'empreinte.
Dans
une pratique artistique où il est question de chair, de corps et
de gravitation, avec comme corollaire la description d'actions qui
appellent la sculpture, la présence d'images vidéographiques pourrait
confondre. En fait s'y trouve un questionnement, celui de l'artiste
sur la couleur, incarné dans ce passage très newtonien où des bulles
de savon sont montrées en gros plan. Et puis y figure un aveu :
pensée comme lumière, la couleur ne serait plus suspecte -décorative
- alors qu'elle le deviendrait en tant que substrat matériel. Ce
qui expliquerait aussi, chez Frédérique Nalbandian, la présence,
non retenue car non culpabilisée, de ces demi-cercles dorés à la
feuille d'or, formant l'enceinte d'un trésor, sans doute connu de
l'artiste mais non révélé au regardeur.
Ne
dit-on pas de celui qui trouve un trésor qu'il en est l'inventeur
? Inventrice en tout cas d'un art de l'intranquillité, Frédérique
Nalbandian montre des formes qui se sont figées alors qu'elles s'écoulaient,
ou qui s'écoulent alors qu'on aurait cru en leur invariabilité.
Ce qui peut conduire l'observateur de ces Moments à se demander,
dans une réflexion très contemporaine, qui il est. Spectateur ou
visiteur de l'exposition ?
Au
cours d'une interview enregistrée dans les années 1990 dans son
atelier new-yorkais, Louise Bourgeois parlait du visiteur. Evoquant
sa possible rencontre avec l'œuvre d'art, elle rappelait qu'une
telle rencontre peut très bien ne pas se produire. Mais, comme pour
nous obliger à penser une dernière fois ce terme, elle disait aussi
que la visite, inopinément, peut aboutir …. En inscrivant son art
dans une théâtralité certaine, mais dans une temporalité qui échappe
au spectacle, même le plus long, Frédérique Nalbandian nous en donne
l'occasion.
Ondine Bréaud
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