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CORPS DE SENTIR SOUS LA COUPE DE VOIR
La beauté se comprend classiquement à partir de la
forme (formosus = beau) et la forme provient de (ou accompagne)
la technique du moulage (fromage = formage = moulage ;elle a les
jambes faites au mou-ou-oule = elle a de belles jambes = elle a
des jambes canoniques). Tandis que les différents formalismes
de la modernité ont pu renoncer à la beauté,
précisément dans le souci de la forme elle-même,
la tradition ouverte par Marcel Duchamp fit au contraire un lien
entre la forme et le réel, soit sous les espèces du
hasard, soit par la voie de l empreinte plastique
ou photographique ; raison pour laquelle on voit très
souvent dans son Suvre des formes simplement consécutives
au passage de quelque réel, avec la poésie désinvolte
et ironique que suppose un tel retrait du sujet formateur. Le travail
de Frédérique Nalbandian s inscrit dans cette
tradition, sinon que le sujet physique s y trouve aux prises
avec l instance formatrice.
La sculpture première est en effet aveugle, parce qu elle
émane des corps. Il y a le corps humoral, avec ses écoulements,
ses épanchements, ses lymphes ; il y a le corps troué,
fait de tunnels, de canaux ou de gaines, qui se contractent, se
dilatent ou se bouchent. Il y a le corps épidermique, c est-à-dire
le moi-peau, d où se tire l empreinte unique,
d où provient le sentiment d exister soi et sur
lequel le temps imprime peu à peu ses sillons & Il y
a surtout le corps sexuel, qui unifie tous ces corps en une seule
machine émotive et aussi bien les déchire ou les défait
chacun par le paroxysme interne où il tend. En tant que mécanique
affective infinie, le corps sexuel est strictement irreprésentable,
c est un méta-corps ; on ne peut en ressentir les états
que dans les corps partiels que j ai nommés ici, par
exemple, humoral, troué ou épidermique. Mais sentir
n est pas voir, et c est pourquoi la sculpture première
de Frédérique Nalbandian reste aveugle, ce qui veut
dire essentiellement sans forme.
L exposition sculpturale des corps ne saurait cependant ignorer
toute forme et Frédérique Nalbandian, d ailleurs,
ne veut pas d un art informel. C est la raison pour
laquelle, sans doute, elle reprend à son compte le genre
de l in situ et la pratique du ready-made : de même
que les choses trouvées, les lieux fournissent des formes
préalables où les états corporels peuvent se
prendre et poursuivre leur vie. Le singulier de son traitement tient
à ce que ses in situ utilisent principalement l empreinte
(le moulage) et le savon, tandis que ses ready-made consistent en
rebuts, débris et laisses de mer, soit en objets fragmentaires
ou usés, qu elle assiste ad libitum. Mais, quelles
que soient les transactions qui permettent d apprivoiser la
forme, il reste que la mise au regard des états corporels
représente une exposition ou une exhibition violente dont
participe toute espèce de forme en tant qu elle règle
le visible. Frédérique Nalbandian inflige donc aussi
à ses prégnances somatiques la violence d être
vues, elle coupe optiquement dans leur fragilité. Les roses
sciées de Médailles ressemblent à des cadavres
d artichauts oculaires ou génitaux sous verre, que
narcissise ou méduse à distance une psyché.
Avec le voir, vient la forme coupante, et avec elle tout le théâtre
de la cruauté.
Lorsque les états corporels trouvent leur matière
première, il arrive que fusent quelques images fantômes,
qui sont des analogies. Or si l on suit l analogie jusqu au
modèle qu elle indique, on peut découvrir des
formes qui entretiendront avec la première cristallisation
un rapport de plaisanterie plus ou moins patent, mais toujours dérisoire
chez Frédérique Nalbandian. C est ainsi que
les roses plâtrées évoquant des choux de pâtisserie,
leur entassement fera une pièce montée pour un anti-mariage
ou quelque emplâtrement de mariées ; idem, une vieille
bouée de plastique translucide ressemblant faiblement à
un conduit auditif bouché, pourquoi ne pas orner son polystyrène
d un petit bouquet d oreilles merdiques ? A bon entendeur,
silence ! Si les relations de plaisanterie travaillent contre le
sérieux de la forme, elles gardent néanmoins quelque
chose de sa cruauté &
Finalement, on pourrait appeler signifiants les instruments de la
sculpture que sont par exemple le plâtre ou plâtrage,
empreinte et moulage, le blanc ou blanc/rouge ; parce que, sans
rien signifier eux-mêmes, ils permettent de construire aussi
bien la matière première des états corporels
que la forme finale qui leur fait violence dans le visible. Or ne
dirait-on pas que de cette neutralité émane une beauté
secrète ?
Texte
exposition Fort Napoléon,
Galerie La tête d'Obsidienne (catalogue)
Joseph Mouton, Sept/2003.
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