| JEUNE
LIANE EN BANDE VELPO
On pense couramment l obscénité comme un rapport
plus ou moins soutenable entre un sujet esthétique et la
représentation réaliste de l activité
sexuelle, car on suppose que l absence de métaphore
ou de feuille de vigne y cause l insoutenable et la fascination
qui s en nourrit parfois chez le sujet. Cependant, il me semble
que l obscénité peut aussi se prendre dans les
métaphores sexuelles, auquel cas elle provient de la disproportion
entre les représentations de chose qui figurent le sexe et
le sentiment par lequel le sujet désavoue cette figuration
; comme un mécanisme de piston affublé d un
air mélancolique ou le jeu d un sphincter commandant
l ouverture du sourire le plus virginal. La première
obscénité va vers la pornographie, la seconde vers
l oxymore ou l antithèse ; mais dans les deux
cas, l on constate que l obscénité consiste
dans quelque désaccord entre le percept et l affect,
bien plutôt que dans la seule graphie de l éros
charnel.
Le sculpteur Frédérique Nalbandian construit son Suvre
sur cette obscénité oxymoresque (c est-à-dire
morte-voilée), dans une tradition ouverte par Marcel Duchamp
et Francis Picabia, sinon que là où les dadaïstes
insistèrent sur la désaffectivation des représentations
de chose, voire le goguenard de leur pseudo-cryptage, et n hésitèrent
pas in fine (chacun à leur manière) à faire
revenir de la pornographie, Frédérique Nalbandian
travaille beaucoup plus dans les affects qui répondent à
la métaphore sexuelle, ouvrant ainsi toute la gamme des émois
qui moirent la dénégation de ses aveux... On aurait
tort, pourtant, de croire que cette humeur émotive, même
en séchant, porte moins de charge obscène que celles
des Mariées dont Francis et Marcel s occupèrent
un temps, car le vif de l obscénité étant
plutôt du côté de l âme, les émois
(ses cybernétiques suppôts) vont au contraire à
toutes sortes de scatologies. Je n en veux pour preuve ici
que la Nymphe (trempez-la dans l eau!) qui répond à
ces Messieurs de fort mousseuse façon.
Les blancheurs qu affectionne Frédérique Nalbandian
(du plâtre, du savon, du marbre ou du plastique) n opposent
leur virginal démenti à l ébat que pour
mieux rosir d y songer ou recouvrir de leur fausse candeur
un rouge nu de muqueuse : le blanc signifie le rouge comme l agneau
signifie le sacrifice, ou plutôt comme Blanche Neige signifie
le premier sang, ses linges d épousailles. Mais puisqu aucune
représentation d affect ne peut s égaler
à la machinerie libidinale qui bat au cSur du monde,
il faut plutôt tenter d en recueillir le pouls grâce
à des affects inversés : la gorge nouée d être
une femme, la pathétique impuissance d un poignet cassé,
le temps qui dissout les corps et les éloigne, l empreinte
qui date un instant enfui de la peau, tous ces incorporels très
vulnérables, en somme, qui répondent au slogan beuyssien
show me your wounds. La mélancolie où l Suvre
trouve son atmosphère propice n est rien autre chose
qu un raccord entre la métaphore sexuelle insensée
et un masochisme que Freud n aurait pas manqué d appeller
féminin. Cella ressemble à un charnier érotique
dans la cage de Narcisse. La jeune fille au fantasme du loup sert
de matière première à toutes sortes de tortures
compassionnelles, elle consiste en cette pâte blanche, passive
et molle qui ne peut que pleurer.
Chez Frédérique Nalbandian, il est souvent question
d attelle : la sculpture répare des membres qu elle
laisse à jamais cassés. Il y a aussi des orthèses
(avec le même projet) et ce plastique médical qui s appelle
l orphite, prétenduement couleur chair (en fait d un
rose angoissant ou ridicule). Frédérique rêve
plutôt d orphisme, pure antithèse. Et moi je
ne peux entendre l attelle sans penser à
une question qui viendrait doucement se moquer du logion de Lacan
où se résumait pour lui la différence sexuelle
: il l a, elle l est. Or le sculpteur Frédérique
ne se demande-t-elle pas en troisième personne (et avec le
sourire) si au contraire elle ne l a pas. C est là
sa jubilation la plus secrète. Et c est sans doute
de cette jubilation que s ordonne un humour discret mais très
réel qui joue sans y toucher du désaccord des affects
et rejoint par une autre voie le travestisme duchampien et ses histoires
de moule.
Joseph MOUTON, 2003.
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